Conférence Orléans

Emily et moi avons récemment assisté à une conférence à l’université d’Orléans.

Avec son accord, The Great News Presse est content de vous offrir le texte intégral de l’un des intervenants, Mme RANAIVOSON.

Vous retrouverez également la vidéo complète de la conférence en fin d’article.

Le christianisme dans la culture française : un patrimoine encombrant ?

La culture : un vaste ensemble

La culture sera comprise ici comme l’ensemble des références explicites et implicites qui modèlent les comportements intellectuels et sociaux d’une communauté. Il s’agira donc aussi bien des repères historiques que de l’organisation de l’espace, des rapports sociaux et du langage.

Non que tous les citoyens soient coulés dans le même moule conceptuel mais des principes se sont forgés au fil du temps. La culture est en effet, partout, le résultat de l’histoire : comme celle-ci, elle n’est pas achevée et reste en perpétuelle mutation. Elle n’est pas non un processus spontané car ce sont les acteurs de la société qui sélectionnent les corpus, orientent les mémoires par une série d’actions (monuments, fêtes, publications).

Nous nous arrêterons sur la situation de la culture française tout en étant attentifs à élargir la réflexion puisque désormais le contexte des échanges des idées et des personnes  empêche de sen tenir aux identités strictement nationales. 

La culture comme patrimoine

La notion de patrimonialisation est relativement récente :  Prosper Mérimée, à partir de 1834, parcourt la France pour inventorier les monuments dits « historiques » afin d’empêcher leur démolition. Auparavant, chaque période considérait les œuvres de la précédente inutiles, vieillotes, et bonnes à démolir pour en récupérer les pierres. On fit ainsi de la plupart des monuments antiques dès le IIIè siècle dont certaines colonnes se voient encore sur les cathédrales, des remparts devenus inutiles au XVIIIè siècle, des châteaux et abbayes après la Révolution. Mérimée dissocie les œuvres de leur fonction initiale pour sacraliser ce qui provient du passé et le déclarer « bien commun » ou patrimoine national.

L’histoire, cumulative, serait dans cette perspective un héritage des pairs qu’aucune rupture idéologique ne saurait renier. Aujourd’hui, on patrimonialise tout : des églises et châteaux mais aussi des usines, des lieux, des plats, des modes de vie.

Cependant, toute la question est de réfléchir, une fois que le patrimoine est défini, à la manière dont on vit avec lui, après lui, dans un contexte différent.

Faut-il le renier, l’ignorer pour aller de l’avant ? le sacraliser ? l’interroger ? toutes les inflexions sont possibles.

Nous voudrions identifier la part que tient le christianisme dans le patrimoine culturel avant de nous demander comment sa place dans notre passé oriente la vision que nous pouvons en avoir aujourd’hui.

Le christianisme dans la culture française : une longue histoire

Il n’est pas inutile de rappeler que le christianisme est la foi dans la personne de Jésus-Christ vivant dans une relation qui transforme le cœur puis la manière de voir le monde et d’y vivre.

Il est né dans un contexte juif et païen, le monde romain, au Proche-Orient, au 1er siècle.

Ce christianisme y était éminemment nouveau et subversif : un seul Dieu et non plusieurs, une vie éternelle et non l’immanence, l’égalité entre les hommes et non des castes, une Révélation contenue dans un livre inspiré, la Bible.

Ce mouvement arriva en France romaine païenne dès les premiers siècles mais y resta minoritaire, les chrétiens pouvant être massacrés tellement ils dérangeaient le système. Ce n’est qu’après l’édit de l’’empereur Constantin converti, en 313, que la situation s’inversa et que les valeurs chrétiennes devinrent cette fois officielles puis dominantes.

Commence alors une longue et complexe relation entre le christianisme et le pouvoir, avec de plus en plus souvent une assimilation entre la foi, qui ressort de l’engagement personnel et la religion, qui renvoie à son organisation institutionnelle. Le langage renvoie encore trop souvent aujourd’hui à cette indistinction entre chrétien et catholique ou Eglise et institution catholique.

Majoritaire dans cette société, le christianisme l’irrigue naturellement de ses valeurs : calendrier avec ses fêtes, organisation de la société, architecture, art, littérature.

C’est tout l’art occidental qui est nourri du christianisme en général et de la Bible en particulier : les églises couvrent l’ensemble du territoire, avec des statues, des vitraux, des fresques rappelant, dans une interprétation propre au moment, les scènes bibliques.

Ce sont les nombreuses abbayes organisées en réseaux européens qui constituent des foyers intellectuels avec leurs copistes, leurs traducteurs, leurs bibliothèques, leur activité économique et agronomique (n’oublions pas le travail de défrichage des Bénédictins).

Une partie importante de ces œuvres existe encore et témoigne de l’actuelle profondeur de champ culturel qui justifie l’expression de « vieux continent » pour désigner l’Europe : nos cathédrales fêtent leur millénaire, on joue Bach, on admire les tableaux religieux.

Pourtant, une spécificité française vient changer la vision sur cet héritage : c’est le lien étroit, que l’on peut qualifier de « connivence » entre le pouvoir de l’Eglise catholique longtemps restée en position hégémonique et le pouvoir royal.

La cathédrale de Reims, lieu du sacre de Clovis en 496 puis de tous ses successeurs, rappelle que les rois français se considéraient comme les héritiers ceux de l’ancien Testament, David et Salomon en tête, connus pour leur sagesse et leur puissance. Ils figurent, ensemble, sur les tours de Reims.  

Les dérives liées à cette situation, en particulier l’intolérance et l’enrichissement, ont entrainé une rancœur qui s’est transformée en haine à la Révolution en 1789. Celle-ci rejeta en même temps une institution et la foi chrétienne, jusqu’à organiser un simulacre de messe sur l’autel de la Patrie le 14 juillet 1790 et transformer la cathédrale de Reims en temple de la Raison avant l’athéisme d’Etat sous Robespierre.

Les diverses réactions au XIXè ont associé le catholicisme à la Restauration, le christianisme étant toujours réduit à cette manière de le vivre. Par opposition, les tenants de la République lui associèrent l’idée de Progrès qui devait émanciper l’homme d’une religion dominatrice.

Le positivisme d’Auguste Comte ne fit que théoriser cette vision, posant l’histoire de l’humanité comme allant de stade en stade, la religion n’en étant qu’une, dépassée par celle de la Raison et du Progrès. Selon cette logique, les Blancs modernes « civilisés » laissent les autres encore croire, attendant qu’ils atteignent, avec la modernité, ce stade de l’ « évolution ». 

C’est cette idéologie qui oriente, par exemple, le canon littéraire diffusé dans les écoles. On y supprime les auteurs ou les sujets chrétiens pour insister le père Noël pour les petits et sur le Voltaire fustigeant l’institution du XVIIIè siècle pour les grands. S’inscrit subrepticement dans les mentalités cette association christianisme –intolérance ou christianisme et tout abus observé dans les églises. 

Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

Cette longue histoire pèse donc sur l’ensemble de la culture française et sur la représentation du christianisme. L’art « chrétien » a basculé du côté du patrimoine selon le schéma décrit par Bourdieu de l’autonomisation de l’art. Les œuvres des églises et des monastères sont désormais dans les musées, les abbayes désertées deviennent des lieux culturels, les églises sont visitées pour leur beauté, les œuvres musicales font l’objet de concert.

Cette patrimonialisation élargit l’accès aux œuvres qui sont reçues selon les seuls critères esthétiques et historiques. Chacun en déduit que le christianisme était vivant et pertinent pour le passé mais qu’il faut désormais autre chose puisque nous, à l’échelle individuelle comme à l’échelle collective, en sommes à un stade ultérieur.

Associer le christianisme au passé, à une institution, à des représentations artistiques ancrées dans une période lointaine, revient à s’en détourner pour les questions d’aujourd’hui. Que l’on pense aux représentations du jugement dernier sur les cathédrales ou dans les tableaux de Jérôme Bosch et l’on en termine avec la pertinence du christianisme…Paradoxalement, les mots d’« apocalypse » et de « salut » sont sur toutes les lèvres mais dans le sens opposé à ceux de la Bible ; et c’est la peur qui prend le dessus.

Ce patrimoine, s’il enrichit la culture et stimule le tourisme, semble bien faire obstruction à une relation directe avec ce qui reste au cœur de toute démarche spirituelle, la recherche d’une vie intérieure apaisée dans une Relation personnelle.   

Cette longue histoire historicise c’est-à-dire contextualise et interprète une problématique qui est en réalité transhistorique : l’homme, de tout temps, cherche comment orienter sa vie dans une dimension plus large que le simple progrès matériel, tout en reconnaissant que celui-ci est bénéfique.

La seule issue pour se libérer de cet engrenage me semble d’assumer ce passé sans s’y soumettre et de revenir, dans une démarche autonome, libérée de ce patrimoine, à une confrontation avec des Ecritures qui ne sont ni françaises, ni médiévales, ni royalistes, ni révolutionnaires. En effet, si le texte biblique est historicisé, son contenu, s’il vient de Dieu pour tout homme, ne peut pas l’être.

Le Dieu manifesté en Jésus-Christ peut alors redevenir pour quiconque une découverte, une émancipation, une joie entièrement tournée vers le présent et l’avenir.

C’est ce que vivent des millions de nouveaux chrétiens issus de cultures qui ne charrient pas tout ce passé : en Asie, en Orient, en Afrique, en Amérique, le christianisme progresse car il apporte à chacun une valeur, celle de la vie donnée par Jésus à la croix et une espérance, celle d’une vie qui ne se limite pas à ce qui se voit.

Je termine avec une anecdote. J’enseigne à des étudiants de Lettres en Master en médiation littéraire l’art de résumer un livre pour divers publics. J’avais une fois demandé à chacun de venir présenter un livre qu’il aimait. Une Chinoise a présenté la Bible, en disant avec enthousiasme qu’elle venait de découvrir un livre merveilleux, avec pleins de choses nouvelles. Les Français, dont aucun n’avait jamais ouvert le livre, sont restés renfrognés et suspicieux.

La culture millénaire et son patrimoine magnifique mais daté avait tué l’attrait pour la source vive.   

                                   Dominique Ranaivoson